Raccordement électrique offshore : la France accélère, le monde se restructure


L’éolien offshore entre dans une nouvelle ère industrielle. En France, RTE vient de livrer en avance le raccordement électrique du parc de Dieppe-Le Tréport (496 MW), pendant que le gouvernement lance un appel d’offres record de 10 GW — l’AO10. À l’échelle mondiale, des câbliers géants posent des câbles HVDC 525 kV pour des TSO comme TenneT, et le chinois Dajin s’invite sur le marché européen avec des navires de levage hors normes.

Pour les développeurs, les TSO, les fabricants d’équipements électriques et les investisseurs, une question centrale s’impose : comment se positionner dans cette chaîne de valeur en pleine recomposition, où le raccordement électrique est devenu le goulot d’étranglement critique de toute la filière ?

1. Dieppe-Le Tréport : RTE livre en avance, la filière française prouve sa maturité

Sous-station offshore Dieppe Le Tréport installée par DEME

Le 14 avril 2026, RTE a annoncé la mise à disposition du raccordement électrique complet du parc éolien en mer de Dieppe-Le Tréport, développé par Ocean Winds (ENGIE / EDP Renewables) pour une puissance installée de 496 MW. C’est la deuxième fois consécutive que le gestionnaire de réseau livre un raccordement offshore en avance sur le calendrier — un signal de maturité industrielle fort pour une filière longtemps critiquée pour ses retards.

Le design électrique du projet illustre le standard français actuel :

  • Double ligne sous-marine HVAC 225 kV sur 23 km
  • Tronçon souterrain de 3,5 km jusqu’au poste « Grande Sole » à Petit-Caux
  • Élévation à 400 kV pour injection dans le réseau de transport national

Nexans a assuré l’intégralité du périmètre câbles (conception, fabrication, pose, protection, IMR) pour un contrat de 100 M€ attribué par RTE en mars 2022. La remise formelle des deux circuits 225 kV a été officialisée début 2026. La sous-station électrique offshore a été conçue et construite par les Chantiers de l’Atlantique — une chaîne de valeur 100 % européenne. Le chantier représente 700 000 heures de travail et 22 M€ de retombées économiques locales en Normandie. Le parc alimentera l’équivalent de 850 000 personnes à pleine capacité.

Ce que ce projet enseigne aux développeurs et aux TSO

  • Le phasage contractuel entre TSO et développeur est déterminant : RTE a géré l’infrastructure d’export de façon indépendante, livrant le raccordement avant même la mise en service complète des éoliennes.
  • La redondance est systématique : une double ligne sous-marine assure la continuité de service en cas de défaillance sur l’un des deux circuits — prérequis réglementaire et commercial.
  • Le niveau de tension conditionne tout le design : à 496 MW et moins de 25 km, le HVAC 225 kV reste optimal. Au-delà de 80 km, le HVDC devient incontournable — seuil clé pour l’AO10.

2. L’appel d’offres AO10 (10 GW) : une révolution dans le cahier des charges électrique

Le 2 avril 2026, la France a lancé l’AO10 — dixième appel d’offres éolien offshore, fusionnant AO9 et AO10 en une procédure unique portant sur plus de 10 GW, l’équivalent de six réacteurs nucléaires EPR2. Les lauréats seront désignés dès février 2027. Les lots varient entre 500 et 1 350 MW sur toutes les façades maritimes, couvrant éolien posé (Normandie, Nouvelle-Aquitaine) et éolien flottant (Bretagne, Méditerranée).

Le cahier des charges introduit des ruptures majeures sur le plan électrique et industriel :

  • 75 % des navires CTV/SOV (opération & maintenance) devront être assemblés dans l’Union européenne
  • Maximum 50 % d’aimants permanents d’origine chinoise dans les nacelles
  • Application des critères NZIA (Net Zero Industry Act) pour la première fois en France

Pour l’éolien flottant (environ 5 GW), le design électrique impose des contraintes spécifiques : câbles d’array dynamiques, connecteurs sous-marins débranchables (Quick Release Connectors), sous-stations électriques flottantes à concevoir et qualifier. Quatre ports ont été sélectionnés par l’Ademe : Marseille-Fos (80 M€), Port-La-Nouvelle (50 M€), Nantes-Nazaire (60 M€), Brest (50 M€).

Parc éolien offshore posé en mer du Nord

3. Infrastructure câblière mondiale : la course aux navires géants

Jan de Nul et le standard HVDC 525 kV

Lancement du William Thomson navire câblier Jan de Nul avril 2026

TenneT (Pays-Bas / Allemagne) a défini un nouveau standard industriel : des connexions à 2 GW par liaison, en courant continu haute tension à 525 kV — contre 320 kV pour la génération précédente. Ce doublement de tension permet de transporter deux fois plus d’énergie dans le même câble.

Le 7 avril 2026, Jan de Nul a lancé son second câblier géant, le William Thomson :

  • 215 mètres de long, 28 000 tonnes de capacité câbles (double de tout navire existant)
  • 3 carousels, pose simultanée de 4 câbles — une première mondiale
  • Propulsion hybride : batterie 2,5 MWh + moteurs biofuel/méthanol vert

Premier chantier : 2 800 km de câbles HVDC 525 kV pour quatre liaisons TenneT (BalWin4, LanWin1, LanWin5, BalWin5), contrat-cadre de 5,5 milliards d’euros impliquant NKT, Nexans et le consortium Jan de Nul/LS Cable/Denys. En 2028, l’un de ces navires posera les câbles 220 kV AC de raccordement à la Princess Elisabeth Island pour l’opérateur belge Elia.

Dajin heavy industry : la pression chinoise encadrée

Le 13 avril 2026, le cargo King One (240 m, 40 000 tpl) a effectué son voyage inaugural en livrant à Teesport huit monopieux de 1 200 tonnes pour le parc Hornsea 3 d’Orsted. Son sister-ship King Two a été lancé le 20 avril. Une flotte de plus de dix navires est prévue dans les trois ans.

Dajin a signé un accord-cadre avec Zhengli offshore pour proposer le jack-up Zhengli 3500 (grue de 3 500 tonnes) sur le marché européen, avec l’ambition de couvrir la chaîne complète de la fabrication des fondations jusqu’à leur installation en mer.

En France, LD Armateurs (LD Travocean) a annoncé en avril 2026 l’acquisition du TVO Mariner — PSV de 4 800 tpl, DP2, 950 m² de pont, pavillon RIF, opérationnel à l’été 2026 — pour des solutions clés en main de pose de câbles en Europe.

Navire d installation jack-up éolien offshore

4. Emploi et économie des territoires : l’éolien offshore comme moteur industriel

Parc éolien offshore avec navire de maintenance

Une étude SER/Utopies/Colombus (avril 2026) établit que l’éolien en mer représentait 15 520 équivalents temps plein (ETP) directs et indirects en France en 2024. Avec les emplois induits, le total atteint 32 500 ETP.

  • 47 % des emplois directs dans des PME/TPE, notamment dans le BTP
  • 40 % des emplois directs et indirects estimés non délocalisables
  • 700 000 heures de travail et 22 M€ de retombées locales rien que pour le raccordement de Dieppe-Le Tréport

À 10 GW supplémentaires dans l’AO10, l’impact se chiffre en dizaines de milliers d’emplois sur deux décennies. Le contrat câbles Nexans de 100 M€ et la sous-station offshore des Chantiers de l’Atlantique donnent un ordre de grandeur des marchés accessibles aux équipementiers électriques — armoires HTA, transformateurs embarqués, systèmes de protection, ingénierie spécialisée.

À retenir

  • Raccordement Dieppe-Le Tréport livré en avance par RTE : double ligne 225 kV / 23 km (Nexans, 100 M€), sous-station offshore Chantiers de l’Atlantique, 700 000 h de travail, 850 000 personnes alimentées. La France prouve sa capacité à tenir les délais offshore.
  • AO10 (10 GW) — nouvelles règles electrical design : 75 % assemblage européen sur navires O&M, critères NZIA, câbles dynamiques et connecteurs débranchables pour l’éolien flottant. Développeurs et équipementiers doivent anticiper ces exigences dès la pré-qualification.
  • La pression chinoise est réelle mais encadrée : Dajin (King One, King Two, Zhengli 3500) s’impose dans la chaîne fondations. Jan de Nul et LD Travocean renforcent la capacité câblière européenne. Le standard 525 kV HVDC est désormais la référence pour les grandes liaisons TSO.

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Références :
Nexans — remise câbles export Dieppe-Le Tréport à RTE, février 2026.
Offshorewind.biz — lancement William Thomson, Jan de Nul, avril 2026.
Marinetechnologynews.com — second navire câblier Jan de Nul, avril 2026.
TenneT / Offshorewind.biz — contrat-cadre 5,5 Md€ câbles HVDC 525 kV, mai 2023.
Ocean Winds — FID Dieppe-Le Tréport, avril 2023.
SER / Utopies / Colombus Consulting — étude emplois éolien en mer France 2024, avril 2026.